Les violences dans le sport

Les violences dans le sport

Violences verbales, physiques et psychologiques. Dans quelles mesures peut-on dire que le milieu sportif est un environnement favorisant certains comportements violents ? Comment peut-on repérer les victimes ? Quel rôle jouent l’institution sportive  et l’encadrement ? Comment prévenir leur survenue ? Éclairage sur ce thème avec les experts Caroline Olejnik et le Dr Dominique Hornus.

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Il est légitime d’évoquer la question des violences sexuelles dans le sport à la lumière des révélations de sportives et du rapport de Greg Décamp réalisé en 2009. Nous nous interrogeons aujourd’hui plus globalement sur l’ensemble des violences telles que les violences verbales, physiques et psychologiques. Dans quelles mesures peut-on dire que le milieu sportif est un environnement favorisant certains comportements violents ? Comment peut-on repérer les victimes ? Quel rôle jouent l’institution sportive et l’encadrement ? Comment prévenir leur survenue ?

Voici quelques questions non exhaustives auxquelles nous tenterons de répondre. Mais au préalable, il nous semble nécessaire de définir la violence.

De quoi parle-t-on ?

Les violences physiques laissent des traces sur le corps et/ou sur l’organisme. Il peut s’agir de coups mais également de négligence d’une blessure, de mépris d’un surentrainement évident, de dopage forcé.

Les violences verbales et psychologiques sont insidieuses et plus complexes à repérer pour qui ne les connaît pas ou ne les comprend pas. Pour parler de violence psychologique, il faut qu’il y ait répétition de faits ou de propos souvent dans un contexte de dépendance affective et de relation de pouvoir. On parle alors de relation d’emprise.

Ces violences psychologiques ne sont pas ressenties par tous de la même façon, mais bien en fonction de l’histoire et des ressources de chacun. Il est nécessaire de savoir que des faits « tolérés » et d’apparence anodins peuvent impacter de façon négative certaines personnes : injures et humiliations répétées, en prétextant que c’est pour « stimuler (« C’est pas la peine de revenir t’entrainer, j’ai pas de temps à perdre avec les loosers. ») remarques sexistes (« tu cours comme une fille ! »), plaisanterie sur le genre (« c’est pas un sport de pédales. Ta place n’est pas ici») propos rabaissant sur le physique (« et, la grosse, va falloir manger moins de chocolatines »), l’origine ethnique (« passe le ballon au négro ») ou un renforcement négatif (« tu as vraiment été nul »).

Concernant les violences sexuelles, elles regroupent d’un point de vue juridique, les viols et agressions sexuelles (articles 222-22 et 222-27 à 222-30 du Code Pénal). Ces actes sont effectués sans le consentement de la victime. La notion de consentement est complexe à évaluer notamment dans les relations d’emprise. Par ailleurs, parmi les violences sexuelles, sont également retrouvés : Harcèlement sexuel, exhibitionnisme, voyeurisme. Une stratégie classique est de mettre en confiance la victime et parfois ses parents (pour les enfants et les adolescents) avant le passage à l’acte.

Ce que l’on sait par le rapport ministériel de Greg Décamp 2009, un rapport du comité paralympique international et plusieurs autres rapports ministériels plus récents

  • Les victimes sont majoritairement mineures.
  • On admet qu’un sportif sur 7 en est ou a été victime selon les études menées.
  • Il y autant de victimes de violences chez les garçons que chez les filles.
  • Les filles sont plus victimes de violences sexuelles que les garçons.
  • Si chez les garçons, les violences sont essentiellement transversales (perpétrées par des sportifs de leur âge ou à peine plus âgés), elles sont majoritairement verticales descendantes chez les filles (perpétrées par un adulte ayant autorité sur elles).
  • Une situation de handicap multiplie par 3 le risque de violence.

Le handicap, facteur de majoration du risque

Le Comité Paralympique International a défini des axes de prévention et de prise en charge des violences dans le milieu du handisport et informé les acteurs lors des Jeux Paralympiques de Rio. La vulnérabilité des athlètes en situation de handicap face aux aides nécessaires à la pratique de leur sport (communication, logistique et voyages) ainsi que le flou des responsabilités parmi leur entourage paraissent être les deux facteurs essentiels favorisant les violences. Ces violences sont décrites de cinq types, physiques, verbales, psychologiques, financières, négligence. Le Comité Paralympique International appelle à la même vigilance que le Comité Olympique International et place le médecin au centre des ressources sur ce sujet.

Le sport, un terrain favorable ?

Pour Philippe LIOTARD[1], anthropologue du sport, l’organisation sportive induit la volonté de produire des corps de plus en plus performants, même dans une perspective de loisir, avec des valeurs associées à la réussite, l’exploit. Et ce serait cette culture de la performance qui permettrait la survenue de comportements d’humiliation, d’injures. Ainsi, la défaite est synonyme de faiblesse et d’échec et est donc à éviter parfois à n’importe quel prix. Concernant les violences à caractère sexuel, la proximité des corps (montrer un geste en manipulant l’athlète par exemple) serait un autre élément favorisant des glissements. Le milieu sportif expose le corps des athlètes et dévoile ce que nous ne montrons pas d’ordinaire.

Les lieux ou périodes à risque

Les études effectuées montrent que, le plus souvent, les violences, en particulier sexuelles, ont lieu dans les vestiaires, les douches, lors des déplacements en compétition dans les hôtels ou les trains, lors de fêtes d’intégration ou de soirées festives, parfois chez le coach.

L’âge des athlètes (minorité), leur genre (femme) et leur condition (handicap) sont des facteurs majorant les risques de violence. « Le handicap fait partie des caractéristiques – avec la situation familiale ou l’âge – qui influent le plus sur la probabilité d’avoir subi des violences physiques, sexuelles et verbales », affirme une étude de la Drees (service statistique des ministères sociaux) basée sur l’enquête « Cadre de vie et sécurité », établie à partir de chiffres de l’Insee et du ministère de l’intérieur.

Attention cependant à ne pas tout confondre

De nombreux sportifs s’enlacent après une victoire et embrassent leur coach. Ce sont des réactions de joie aussi fugaces qu’explosives qui ne représentent en rien une violence sexuelle. Le propre du harcèlement sexuel et des propos et gestes déplacés est d’être répétitifs et insidieux. La compétition nécessite tout le long un contrôle de ses émotions et de son anxiété ainsi qu’une concentration optimale. La victoire est l’aboutissement d’heures de travail intense et un cocktail émotionnel extrême, sous-tendu par l’action d’hormones sécrétées, qui lève les inhibitions.

Spécificité de la relation entraineur-athlète et préconisations

L’objectif de cette relation est de maximiser le potentiel sportif de l’athlète.

Les aspects affectifs en lien avec une relation de proximité et de disparition des barrières (coach, ami de la famille ou unique référent du sportif) peuvent être source de comportements inadaptés voire d’emprise. La relation d’emprise peut s’enclencher dès qu’il y a interdépendance entre deux individus et que l’un des deux a une position dominante. Cette relation d’emprise avec le dominant et le dominé passe par le contrôle de l’autre via les émotions, la proximité physique et l’isolement. Le sportif est affectivement dépendant et s’isole, incapable de prendre une décision ni de vivre sans son « maître ».

L’adolescence par ailleurs, est une phase charnière de sortie de l’enfance avec recherche d’affection auprès d’autres personnes que ses parents, recherche d’un référent hors de la cellule familiale proche. Le « coach » par sa proximité et sa connaissance peut devenir un objet de séduction de la part de l’adolescent. qui va chercher les moments d’intimité avec le désir de lui plaire et d’être unique pour lui. C’est à l’adulte de savoir se positionner et se rappeler le cadre de la relation : c’est un cadre d’entrainement sportif avec un rôle spécifique, celui d’entraineur. Par ailleurs les interactions sont asymétriques car les protagonistes ont des statuts différents. Cette asymétrie ne doit pas évoluer vers la domination de l’athlète mais vers une recherche de complémentarité dans le respect de ses choix et de ses limites.


COMMENT REPERER UN ATHLETE-VICTIME ?

Conséquences physiques et psychiques des violences

  • Repli sur soi, isolement
  • Scarifications ou automutilations
  • Diminution de l’estime de soi
  • Troubles du comportement à type d’agressivité, vis-à-vis des autres et en particulier de ses camarades de sport
  • Troubles du sommeil, difficultés d’endormissement
  • Troubles du comportement alimentaire, anorexie ou boulimie
  • Dépression, comportements suicidaires
  • Addictions
  • Syndrome de stress post traumatique avec des phases de reviviscence, des cauchemars, une agressivité pathologique, une anxiété extrême.
  • Abandon du sport malgré l’investissement initial ou surinvestissement sans limite

Pourquoi les victimes se taisent-elles ?

  • Elles ne savent pas que ce n’est pas « normal »
  • Elles ont peur de la réaction de leurs parents et/ou de les décevoir
  • Elles ont peur d’une sanction « sportive » (« si je ne fais pas ce qu’il me dit, je ne serai pas sélectionnée pour les prochains championnats »)
  • Elles ont peur de ne pas être crues
  • Elles ont peur d’être mises à l’écart, en particulier par les autres sportifs
  • Parfois, le traumatisme est tel qu’elles sont victimes d’amnésie traumatique (déni ou oubli dû au traumatisme)
  • Elles se sentent coupables car la stratégie de l’agresseur est de faire croire à la victime que c’est elle qui l’a séduit et qu’elle est la seule responsable

 


Comment favoriser la protection des sportifs ?

  • Former et informer sur l’intimité et son respect
  • Renforcer l’estime de soi pour faire face au harcèlement sexuel, verbal et physique. L’estime de soi va permettre et favoriser une prise de parole pour dire un désaccord
  • Apprendre à connaître les limites, ce qui est tolérable et ce qui ne l’est pas pour soi-même mais aussi en société.  Savoir dire non est essentiel lorsqu’un mot, un geste dérape.
  • Travailler son rapport à la douleur physique et psychique. Dans le sport, on apprend à dépasser sa douleur physique et/ou psychique. Le contrôle de la douleur a pour objectif la performance. Dès lors un agresseur peut imposer à un athlète tout ce qu’il veut, d’autant plus que son seuil de tolérance aux douleurs sera élevé. C’est ainsi que certaines victimes ne se rendent pas compte qu’elles subissent des violences. Il faut donc se poser les questions suivantes : « qu’est-ce que je peux tolérer ? jusqu’où puis-je aller physiquement et moralement ? pour quel objectif ? ».
  • Permettre et soutenir la parole par les proches, les parents qui doivent oser questionner, repérer tout changement de comportement ou tout comportement inhabituel. Cependant, les parents peuvent parfois être complices ou eux-mêmes porteurs de violence lorsqu’ils souhaitent fortement la réussite de leur enfant. On parle alors de syndrome de réussite par procuration (volonté extrême d’obtenir l’excellence dépassant largement l’ambition classique des parents pour leur enfant). Dans ce cadre, c’est l’entraineur qui doit exprimer certaines limites aux parents qui sont ne plus à l’écoute des besoins de leur enfant/adolescent sportif.

Comment préserver une relation de coaching saine et sereine ?

  • Apprendre à soutenir l’athlète dans la réussite comme dans l’échec ou la difficulté
  • Respecter des sentiments et opinions, même différents des siens
  • Conserver un langage respectueux dénué de tout dénigrement ou injure
  • Adopter un comportement respectueux sans menaces physiques et/ou psychologiques
  • Préférer des séances d’entrainement codirigées ou en présence de tiers, en groupe
  • Organiser de manière draconienne la surveillance des déplacements en voiture
  • N’admettre que des hébergements séparés et l’absence de visite dans les chambres
  • Assurer le respect de l’intimité dans les vestiaires
  • N’admettre un contact physique que pour expliquer/montrer un geste technique en demandant la « permission » : « je peux te toucher pour te montrer ? »

Rôle de l’institution et des encadrants

Du président de club au président de la fédération, toutes les instances doivent être vigilantes aux moindres signes de violences ou de dérapage et surtout proposer des moyens de prévention

Une solution est admise dans de nombreux pays : il s’agit de présenter une personne ressource volontaire à chaque début d’année à tous les sportifs inscrits et leurs parents. L’idéal serait même d’en présenter deux, une femme et un homme qui doivent être formés et capables de réagir de manière adaptée en cas de sollicitation sur ces problématiques de violences.

Un numéro de téléphone que le sportif ou le témoin peut appeler pour trouver de l’aide affiché dans les salles de sport avec une garantie d’anonymat et d’écoute.

L’enseignement de cette thématique aux jeunes éducateurs sportifs dès les premières formations leur permettrait de trouver la bonne attitude face aux sportifs dont ils auront la responsabilité et d’acquérir une conduite irréprochable d’emblée.

Il est important de rappeler que le milieu sportif est porteur de valeurs humaines fondamentales et que l’activité sportive participe à l’équilibre physique et psychologique de tout individu.
Cependant, l’exigence de performance, des relations sans regard extérieur et la proximité des corps sont des éléments qui peuvent favoriser des violences et dont il faut se prémunir.
L’ensemble des acteurs de ce milieu ont un rôle à jouer dans le respect du corps et du psychisme pour que la pratique sportive reste source de plaisir, de défi et d’expériences collectives positives.

[1] Journée scientifique digitalisée CRIAVS-LR VIOLENCES SEXUELLES DANS LE SPORT VENDREDI 07 MAI 2021

Merci à Caroline Olejnik et au Docteur Dominique Hornus

Caroline Olejnik est psychologue clinicienne et institutionnelle et membre de la Commission médicale FFH.
Le docteur Dominique Hornus est médecin du sport, médecin fédéral de discipline escrime Handisport et fondatrice de “Solution RIPOSTE”.

 

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